Maintenant, Candide au Liban / Langueur assassine

Langueur assassine

Tombés dans un temps qui s’est rompu,
On ne cesse de repenser à celui qui s’est arrêté.
Les corps brisés, les immeubles déchiquetés,
Les finances bloquées, les rêves déchus.

Langueur assassine
Faut-il se laisser emporter par le chagrin 
Langueur assassine
Faut-il revenir au quotidien
Langueur assassine
Faut-il viser un meilleur lointain
Langueur assassine
Faut-il espérer un nouveau chemin

Faut-il se laisser emporter par le chagrin,
Rester sous les décombres dans un musée témoin,
Garder la mémoire d’une explosion du déclin,
Vivre dans la tristesse et l’atone destin.

Langueur assassine

Faut-il revenir au quotidien, tourner la page,
Réapprendre à travailler, à se concentrer,
Reprendre les habitudes déjà bousculées
Par des strates de crises qui se propagent.

Langueur assassine

Faut-il viser un meilleur lointain, un ailleurs,
Boucler ses bagages et prendre un avion,
Partir, avec ou sans travail, émigrer sans illusion,
Laisser le peu qui reste de viable et de meilleur.

Langueur assassine

Faut-il espérer un nouveau chemin à venir,
Prendre son drapeau et l’agiter dans l’air,
Croire encore aux lendemains salutaires,
Résister et combattre pour son pays, pour un avenir.

Langueur assassine

Faut-il se laisser emporter par le chagrin
Faut-il revenir au quotidien
Faut-il viser un meilleur lointain
Faut-il espérer un nouveau chemin

Langueur assassine

Tombés dans un temps qui s’est rompu,
On ne sait plus se remettre en route, redémarrer.
On ne veut pas que le temps se mette à oublier, à ignorer.
On a peur que le peuple rompu reste dans un pays corrompu.

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (Récit du 4 août à Mar Mikhael / Les 8 et 9 août 2020)

Maintenant, Candide au Liban

Récit du 4 août à Mar Mikhael (les 8 et 9 août)

Le samedi 8 août

La matinée du 8 août est sans importance. Je suis chez moi, avec mes chats et W..

Nathalie est de retour, elle passe me prendre après avoir quitté l’aéroport vers 15h. Je monte dans le taxi à côté d’elle et W., elle fond en larme. Oui, nous sommes bien là. Des larmes de joie, je n’en ai plus, le pays les a asséchées. Je suis heureuse et soulagée de la voir, elle me ramène dans le monde d’avant.

Nous arrivons chez elle, déposons la cage dans la chambre où sont ses camarades. W. sort lentement, scrute ce nouvel endroit, sent des odeurs familières. La fratrie est recomposée.

Nous retournons au centre-ville de Beyrouth, l’après-midi de ce 8 août. Une grande manifestation y est programmée. De nombreuses victimes du 4 août s’y rendent pour exulter le drame, pour réclamer de la justice, du changement. Le changement c’est un bien grand mot, le changement, dans le pays où je vis, c’est juste de proclamer le droit à vivre. Dans la foule, nous discutons avec un couple qui a tout perdu, son investissement, son magasin, son appartement. Le pouvoir nous répond : explosion, destructions, assassinats, répression. Nous sommes bousculés par les bombes lacrymogènes et les charges des forces de sécurité.

Le soir, morte de fatigue, je pars me coucher vers 21h dans la chambre où se trouvent les cinq chats qui étaient avec moi lors de l’explosion. Se savoir à nouveau réunis est un soulagement, je dors jusqu’à 8h30 du matin sans aucun cauchemar.

Le dimanche 9 août

C’est la fin de cette histoire. Elle n’est pas terminée, mais il n’y a plus grand-chose à relater.

Je retourne chez moi, les cauchemars reprennent. Désormais, j’ai peur de rester seule. Je resterai avec ces peurs pendant longtemps.

Fin du récit du 4 août

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (Récit du 4 août à Mar Mikhael / Le 7 août 2020)

Maintenant, Candide au Liban

Récit du 4 août à Mar Mikhael (le 7 août)

Le vendredi 7 août

Tôt le matin je retourne à l’appartement. J’ai l’espoir que dans le silence de la nuit, après s’être calmé, W. soit retourné dans son antre habituel, le tiroir du canapé. J’arrive sur place, rejoue à l’enfant qui mime une scène, appelle W. après avoir ouvert la porte en fer, mais rien ne se passe. Je me dirige lentement vers la chambre-bureau, puis le tiroir. Rien. Je fouille à nouveau l’appartement, puis l’immeuble. Rien, rien, rien. Je reste pourtant convaincue qu’il est toujours dans l’immeuble. Je retourne à l’appartement et en revoyant la chambre-bureau avec une clarté plus prononcée, devine au sol des petites pattes de chats. Transformée en pisteur, je les examine attentivement, essaie de comprendre leur direction. Je remonte leur trace qui me mène à la litière. Elle est mouillée ! Il est venu ! Je m’empresse d’en informer Samia et Nathalie. Je suis heureuse et malheureuse. Il est là, mais toujours pas là.

L’activité dans la rue et l’immeuble reprend, les voisins réparent. Je cherche encore, constate que la porte de l’immeuble reste désormais grande ouverte. Je commence à me demander s’il n’est pas sorti. Je tourne et retourne. Rien. J’échange avec Samia, lui dis que je vais repartir, que je ne comprends pas où il pourrait être, que la journée est trop bruyante, trop encombrée pour qu’il se décide à se montrer. Nous convenons qu’il serait plus pertinent de revenir le soir, mais j’ai désormais peur, je refuse de revenir seule, la nuit précédente m’a suffi.

Nathalie trouve une solution, elle sollicite une amie qui accepte immédiatement de m’accompagner, c’est quelqu’un qui connaît bien les chats, qui en a déjà attrapé, c’est un renfort inespéré.

Vers 20h30, son mari nous conduit sur place. Les rues ne sont pas encore fermées à la circulation. Nous arrivons au pied de l’immeuble, la porte d’entrée y est béante. C’est le coup de grâce, convaincue que W. en a profité pour sortir. Nous la refermons derrière nous et montons silencieusement jusqu’à l’appartement. Toujours même mise en scène, toujours même absence. À trois nous cherchons dans tous les recoins, montons, allons jusqu’au toit. Rien. J’envisage de rester un peu dans l’appartement pour attendre, mais ils semblent pressés et répètent que Nathalie sera de retour le lendemain, qu’elle pourra venir, qu’il faut être patient. Déçue par cette hâte, je me dis que c’est fini, que W. est définitivement perdu. Je repense à la trace de ses petites pattes, à son refuge sur le ventilateur. J’imagine son parcours.

Lors de l’explosion, il a dû fuir, sortir de l’appartement par la porte en bois béante puis la porte en fer ajourée. Il a dû monter, car les chats vont d’instinct en hauteur pour se mettre à l’abri. Il a dû se nicher sous un meuble, dans un appartement inconnu, effrayé par les cris. Il a dû rester sans bouger, écoutant, scrutant. Il a dû commencer à bouger dans le silence de la nuit, mais devant les amas de verre, a préféré rester dans sa cachette. Qu’a-t-il fait le jour où les déblaiements étaient à leur apogée, lorsque tout l’immeuble balayait, parlait, jetait de la ferraille ? Le soir, lorsque le silence est revenu, il a osé à nouveau bouger. Les sols étaient désormais dégagés. Il s’est aventuré un peu plus loin, toujours sur ses gardes, a sûrement descendu quelques marches. Puis, il est tombé nez à nez avec le voisin, un inconnu pour lui. Toujours sur le qui-vive, il a craché, s’est aplati et a rampé pour trouver une nouvelle cachette. Dans l’escalier, la seule option était la fenêtre, heureusement pas pour se défenestrer, mais pour disparaître sur le ventilateur. En m’entendant arriver, il n’est pas venu à ma rencontre parce qu’il ne savait pas si j’étais seule, parce qu’il n’entendait pas L. et ses petits miaulements habituels, il restait effrayé. Cependant, me sentant proche de lui, il finit quand même par se signaler. Il ne bougeait pas, mais m’appelait. Quand il me vit, il a dû se dire qu’il n’était pas seul. M’avait-il entendue toutes les fois où je le cherchais ? Il me regardait, s’apaisait, posant sa tête sur une tige en fer, décidé à ne pas bouger. Si ma peur du silence morbide ne m’avait pas assaillie, j’aurais dû rester là, à le regarder, à l’attendre. Il serait sûrement sorti de lui-même, il se serait peut-être frotté contre moi et j’aurais pu le mettre dans le sac aisément. Lorsqu’il sentit mes mains le toucher, il ne bougea pas. Il se laissa faire aussi lorsque je le soulevais délicatement. Il se laissa porter, s’énerva à peine lorsque ses pattes arrière se coincèrent sur la barre, mais attendit d’être en sécurité. La sécurité était celle ne de plus être dans le vide, pas celle d’être dans mes bras. Il sentit à nouveau la frayeur l’assaillir, peut-être m’associait-il à l’explosion. Il devait se protéger. Il sortit ses griffes et cracha en feulant. Au bruit de mon hurlement de douleur, il se carapata et se cacha à nouveau. Un peu plus tard, le silence revenu, il se déplaça, alla dans son appartement. Prudent, il avança lentement surpris par le réaménagement. Il alla faire ses besoins dans la litière, mais ne comprit pas pourquoi il n’y avait pas de sable, ni l’odeur des autres chats. Il alla dans la chambre-bureau, pénétra sous le tiroir et peut-être y resta un certain temps. Son appartement était vide, plus de chat, plus d’individu. On l’avait abandonné, tel devait être son sentiment à cet instant précis, sinon pourquoi serait-il reparti ? J’imagine qu’il soit descendu d’un étage, trouvant porte close, qu’il soit descendu encore d’un étage, portes toujours closes, il descendit encore et arriva en bas. La porte d’entrée de l’immeuble était close aussi, il découvrit une niche à côté, y pénétra lentement, la scruta et s’y tapit sur le sable. Le lendemain matin, m’a-t-il senti passer, m’a-t-il entendue l’appeler à nouveau ? Sûrement. Je ne me rappelle pas si j’avais regardé dans ce local. Probablement y est-il resté toute la journée, et voyant la porte désormais grande ouverte a envisagé de sortir. Peureux de nature, il lui fallait certainement réfléchir longtemps avant de décider d’aller explorer un espace totalement inconnu. Le soir, en nous entendant refermer cette porte, il a dû se tapir davantage. En m’entendant l’appeler, il s’est peut-être dit qu’il n’était pas tout à fait perdu. Il a attendu.

En quittant l’immeuble ce soir-là, je suis désespérée, convaincue que W. était définitivement perdu. Je sais qu’étant extrêmement peureux, une fois dans la rue, il ne serait plus possible de le trouver. Avant de passer la porte de l’immeuble, par simple acquis de conscience, j’ouvre la trappe technique et sans rien attendre, lance le rayon de ma lampe à l’intérieur. J’aurais pu, comme dans beaucoup de scènes au cinéma, balayer l’intérieur tout en regardant ailleurs, tel un individu distrait et convaincu du résultat. Je regarde dans la même direction que ma lampe. Et là, incrédule, je vois deux yeux qui me fixent. Tétanisée et excitée, je ne cesse de répéter « Il est là ! Il est là ! Ce n’est pas possible, je n’y crois pas ! ». La personne qui m’accompagne m’aide à me calmer. Elle reste près de W. pour l’apaiser pendant que je cours au deuxième étage pour reprendre la cage. En bas, elle me donne des consignes, garde son calme. Sans elle je pense que je n’y serais pas arrivée. Je mets des gants, prends W.. Elle tient la cage, il ne se débat pas trop. Il est sauvé !

De retour dans la voiture, j’envoie un message à Samia et Nathalie, « Miracle ! », le temps d’écrire un second message « W. est avec nous », je reçois plusieurs « quoi ? », « qu’y a-t-il ? », mais au fond, elles ont déjà compris. On s’appelle, on exulte, toute la tension des derniers jours nous fait trembler.

Ils me déposent chez moi. Dans une pièce fermée, j’ouvre la cage, W. en sort lentement, croit-il rêver lui aussi ? Il inspecte les lieux, refuse de manger, mais finit par s’approcher de moi. Il ronronne, accepte les caresses. Il est couvert de poussière et me laisse lui passer une serviette humide sur le dos.

Nous étions six dans l’appartement. Six rescapés, six retrouvés. Nous sommes le vendredi 7 août, trois jours après l’explosion. Pendant ces trois jours, mon cerveau a été occupé à retrouver W.. Or, ce soir du 7 août, trois jours après l’explosion, heureuse d’avoir retrouvé tout le monde, je me suis empêchée de dormir. Dès que mes yeux se fermaient de fatigue, je cauchemardais, je pensais à mes propres chats, je les voyais au milieu de gravats, s’échappant dans des trous béants. Je passais ainsi une grande partie de la nuit à regarder des films pour ne pas m’endormir et à aller caresser W.

A suivre…

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (Récit du 4 août à Mar Mikhael / Le 6 août 2020, 2ème partie)

Maintenant, Candide au Liban

Récit du 4 août à Mar Mikhael (le 6 août, 2ème et dernière partie)

Le jeudi 6 août

Suite

Vers 22h, Samia m’appelle, « Le voisin vient de voir W., il est presque sûr que c’est lui. Il a essayé de s’approcher de lui, mais il crache et recule. ». Mon sang n’a fait qu’un tour, est l’expression habituellement consacrée dans pareille situation. Moi c’est ma tête qui se réveille, mon obsession qui guide ma réponse, « j’y vais ». Je prends le sac de mon chat, mets mes chaussures et me précipite dans la nuit. Je peste contre l’absence de voitures, avance et finis par alpaguer le premier taxi qui passe. Je lui propose le prix fort pour qu’il s’approche le plus possible de l’endroit. À Sofil, les militaires nous laissent passer lorsque je leur explique que je viens sauver un chat, sac à l’appui. Nous avançons de quelques mètres avant qu’un autre barrage m’oblige à descendre de voiture. Le quartier est bouclé, on me laisse aller à pied. J’avance dans le noir, passe encore quelques barrages. Mon pas est précipité, haletant. Je suis à la fois pressée et heureuse qu’il soit retrouvé. Le voisin m’attend à l’extérieur, il m’explique ce qui s’est passé, précise qu’il a fini par le perdre de vue. Nous pénétrons lentement dans l’immeuble, j’appelle W.. Nous inspectons tous les recoins dans la nuit noire de ce quartier sans électricité. Le silence est pesant. W. est à nouveau introuvable. Le voisin, qui passait par là par hasard, doit repartir. Je le remercie et décide de rester seule dans l’appartement en espérant que W. m’y rejoigne. Il est désormais 22h30, j’envisage de rester au moins une heure. Je m’assois sur un canapé, éteins la lampe de mon téléphone et dans la nuit noire, le silence, attends. Chez moi, il m’arrive fréquemment de me déplacer la nuit sans allumer la lumière, ainsi habituée à me mouvoir par mes sens et mes doigts. J’aime ces moments sombres où l’on apprend à se servir d’autre chose que de ses yeux. Pourtant, ainsi assise dans le noir, je frémis. À cet endroit précis, le noir n’est pas celui d’une ville normale, il est opaque. Mêlé au silence, il devient inquiétant. J’y sens l’absence, l’absence de vie. Mes oreilles sont sur leurs gardes et malgré moi scrutent le moindre frémissement. Le silence n’est pas total. J’y entends le verre qui s’affaisse, le béton qui s’écoule comme du sable, des bruits à peine perceptibles probablement d’insectes qui gambadent. J’entends le bruit d’un espace dévasté, celui de la mort qui y a fait rage. Ce silence d’effroi fait resurgir les fractions de seconde vécues. Je me revois sauter, m’abriter sous un rideau, attendre que le sol ne tremble plus. Mes oreilles réentendent le tintement de la ferraille, du verre qui se fracassent sur les meubles, des bibelots qui ne cessent de se jeter à terre. Je me lève, réallume la lampe, me déplace un peu dans l’appartement afin de rompre avec les cauchemars, et de capter pour échanger avec Samia et Nathalie qui attendent avec moi. Je sais désormais que je ne pourrai pas tenir une heure dans cet immeuble vide, dans cette nuit noire et morbide. Les petits bruits continuent à me harceler quand soudain, j’entends le miaulement si particulier de W. Il est là ! Il a rompu l’effroi. Je le cherche, guidée par ses petits cris que j’essaie de localiser. Vers le canapé, j’en suis sûre, je le retourne et fouille à l’intérieur. Rien. Les cris reprennent. C’est à l’extérieur de l’appartement. Je sors, monte, descends. Rien. Les petits cris reprennent. Je retourne dans l’appartement, vers le canapé. Rien. Je tourne en rond, les cris sont là, mais je ne vois rien. Je me rassois, dans l’espoir que W. se déplace, qu’il vienne à moi. Les cris reprennent. Je lève les yeux et ma lampe, et le vois, incrédule. Incrédule de le voir enfin. Incrédule de le voir à l’extérieur de l’immeuble, niché sur un ventilateur. Je me précipite vers la fenêtre de la cage d’escalier. Il est à 40 cm de moi. Il est là, me regarde, mais ne bouge pas. Je l’appelle, essaie de le rassurer, mais il semble décidé à ne pas bouger. Je retourne à l’appartement prendre un de ses jouets préférés, rien n’y fait. Il ne bouge toujours pas. Je décide d’essayer de l’attraper malgré ma peur qu’il se débatte et fasse une chute de plus de deux étages. Il se laisse faire, mais ses pattes arrière se coincent contre une barre. Est-ce cette barre qui l’a effrayé ou l’était-il de ce qu’il avait vécu, certainement les deux. Ce chat, habituellement peu enclin aux caresses, mais qui n’a jamais sorti ses griffes pour s’éloigner des personnes, une fois en sécurité en dehors du vide, les sort toutes, les plonge dans ma peau et me salue d’un violent feulement. Il ne me donne pas le temps de le fourrer dans le sac. Hurlant de douleur dans le noir de l’immeuble vide, je le lâche et il s’enfuit à nouveau. L’espoir retombe. Le silence s’empare à nouveau de l’obscurité. Mon cri résonne toujours dans ma tête, puis mes oreilles sont assaillies par les cris des voisins au moment de l’explosion, ces cris d’effroi et de désespoir. La peur se ressaisit de moi. Je prends mes affaires, ferme l’appartement puis l’immeuble et dans la nuit noire, marche sur la chaussée de cette rue morte. Je croise le ballet des camions de remorquage, j’entends des échanges sous des tentes. Je rentre chez moi.

A suivre…

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (Récit du 4 août à Mar Mikhael / Le 6 août 2020, 1ère partie)

Maintenant, Candide au Liban

Récit du 4 août à Mar Mikhael (le 6 août, 1ère partie)

Le jeudi 6 août

Deuxième jour après l’explosion. J’arrive sur les lieux et suis surprise par le nombre de personnes qui circulent dans les rues. Je constate que de nombreux appartements et boutiques ont déjà été déblayés. Ce nettoyage hâtif me heurte, comme si l’on voulait rapidement effacer ce qui s’était passé, ne plus témoigner. Il me bouscule aussi, surprise par cet élan de générosité auquel je ne m’attendais pas. Dans l’appartement, Amal et Nadia, une femme de ménage, sont déjà actives. Je suis un peu sonnée et perdue. J’aurais voulu prendre le temps, réfléchir. Pourtant elles font ce qui était prévu. Pourquoi Amal n’a pas pris de photos avant de commencer ce travail ? Probablement parce qu’elle voulait effacer de sa mémoire ce carnage, elle voulait croire encore que cela n’avait pas existé.

Je me change et comme elles, me lance dans le déblayage. Sur le palier s’accumulent les cadres de fenêtres, les morceaux et tapis de verre, les morceaux de bois et de béton. Au milieu de chaque pièce nous rassemblons les petits débris, ceux des fenêtres mais aussi des multiples bibelots. Amal trie ce qui peut l’être, sauve quelques objets éventrés. Un ami de Nathalie vient nous épauler, puis un volontaire et la tante et les cousins de la famille.

Nous découvrons les détails des dégâts. Une fenêtre qui a tenu, un meuble qui en a cassé un autre. Une chaise réparable, une porte arrachée, l’autre pas. Du verre qui s’est infiltré partout. Des vitres qui sont restées solidaires, brisées en mille morceaux mais toujours agrégés, à moitié roulées tel un tapis semi-transparent. Des vitres qui se sont désolidarisées, brisées en éclats de tailles divers, illustrant de multiples formes géométriques souvent pointues et coupantes. Nous portons des gants, mais le verre finit par pénétrer, par s’immiscer dans la peau. Les cadres des fenêtres ont aussi des séquelles multiples, les uns sont tombés d’un seul bloc, d’autres se sont fracturés en tombant, d’autres se sont scindés, un bout toujours amarré au mur. Les bibelots ont aussi participé au chaos. Ceux qui ont été projetés avec les meubles qui les portaient n’ont eu aucune chance, les autres ont été victimes de l’aléa. Sur une même étagère, l’un s’est jeté au sol, un autre pas. L’un a basculé en recevant le montant d’un cadre, un autre pas. L’état des bibelots montre bien l’état des êtres vivants. Dans des espaces pareillement retournés, les uns n’ont eu que des égratignures ou rien du tout, d’autres ont perdu la vie ou sont encore à l’hôpital pour de graves blessures. Il semble ne pas y avoir de loi, les uns ont eu de la chance, d’autres pas.

Le déblayage se termine, il nous a fallu plus d’une matinée pour tout dégager, il reste pourtant encore du verre un peu partout, de petits morceaux nichés sur les étagères, derrière les meubles. Du détail au regard de ce qui a été dégagé. Les cousins de la famille continuent de poser du nylon sur les trous béants des fenêtres. Un semblant de fermeture qui rassure un peu. Je les abandonne et pars vers l’Ambassade de France. Une permanence vient d’y être ouverte pour du soutien psychologique et des soins médicaux.

En partant, je tends à Amal le jouet de W. et sens des larmes baigner dans mes yeux, j’essaie de ne rien laisser paraître. L’idée d’avoir perdu W. n’est pas seulement celle d’avoir perdu un animal auquel j’étais très attachée, c’est aussi celle de comprendre, d’intérioriser le fait que des êtres vivants sont perdus. Perdus parce que l’on ne les retrouvera peut-être jamais. Perdus parce qu’ils ont été assassinés par l’explosion. Perdus parce qu’ils ont succombé à leurs blessures.

A la sortie de l’immeuble, je me heurte à l’encombrement de la rue. Les gravats, la circulation, mais aussi les hordes de volontaires. Il y en a de toutes catégories. Ceux qui s’activent, travaillent, offrent leur force physique. Je les vois organisés, souvent en groupe, aller d’immeuble en immeuble, les vêtements imbibés de poussières. Il y a ceux qui cherchent à travailler mais pas assez entreprenants pour trouver des tâches à faire. Ils questionnent, enquêtent sur ce qu’ils pourraient apporter comme support. Il y a aussi ceux qui se promènent ostensiblement un balai à la main, dans l’espoir de n’avoir rien à faire. Leur balai et leurs vêtements sont neufs, vierges de tout effort. Peut-être est-ce les mêmes qui fréquentaient le quartier avant l’explosion, ils ont juste troqué leur verre contre un balai, leur oisiveté restant la même.

M’avançant dans la rue, je vois des tentes, les unes proposent de l’eau, d’autres des sandwichs, des balais, des vêtements. Je croise un camion médical. C’est le grand déballage de solidarité qui accourt au chevet des sinistrés. Tout le monde est là, y compris les ONG les plus connues. Heureusement qu’ils sont là. Ils sont là, certes peut-être un peu trop nombreux, mais ils sont là. Au fait, et les services de l’État ? Et l’armée ? A part quelques vagues forces de sécurités qui tentent de fluidifier la circulation, personne n’est mandaté par l’État, pas un militaire mobilisé pour le déblaiement. En passant devant des poubelles, je constate que même le ramassage des ordures n’est pas effectué. Le souffle de l’explosion a soufflé l’État, il l’a fait disparaître de la zone, il l’a fait fuir. Ce 6 août, deuxième jour après l’explosion, l’électricité n’est pas revenue, les ordures ne sont pas ramassées, l’État est tapi ailleurs, dans ses casernes et autres bureaux intacts. Sortir de cette zone, c’est comme sortir d’un dépotoir où grouillent des individus. Les rues paraissent soudain désertes.

A l’Ambassade de France, la salle d’attente de la cellule psychologique et du service médical est pleine. On me dit de repasser le lendemain. J’insiste pour savoir si le lendemain ils seront en capacité de me faire des points de suture, au cas où. On s’interroge et finalement me fait passer en priorité. Le médecin est fraîchement débarqué de France, il est bavard et décrit avec moult détails ce qu’il voit dans ma chevelure. La plaie s’est refermée, elle nécessite seulement d’être régulièrement désinfectée. Soulagée, je rentre chez moi.

A suivre…

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (Récit du 4 août à Mar Mikhael / Le 5 août 2020)

Maintenant, Candide au Liban

Récit du 4 août à Mar Mikhael / Le mercredi 5 août

Le réveil est très matinal, la nuit fut courte, impossible de vraiment dormir, car mon cerveau est encore sous les décombres et n’a pas encore réalisé que cela a pu se passer. Je reste dans l’état un peu comateux d’une personne qui refuse le retour à la normale, de passer à autre chose, d’oublier. Je n’ai pas encore pris la mesure de l’étendue des dégâts, mais sais que c’est très grave. Je refuse donc de « passer à autre chose ».

Nous nous préparons lentement pour repartir sur le lieu de la catastrophe. J’ai l’espoir que W. soit retourné à l’appartement. En nous approchant à nouveau sur les lieux dans la clarté du matin, nous redécouvrons le chaos. Des volets qui pendouillent aux fenêtres, des cadres métalliques arrachés de leur cadre, des devantures éventrées, des magasins massacrés, une station essence méconnaissable. Des voitures sans vitres, d’autres aplaties, d’autres encore supportant à peine le poids des pierres qui se sont jetées sur elles. Les rues sont encombrées. Beaucoup de voitures circulent, quelques ambulances font encore des rondes, des gravats obstruent certains passages, les piétons évitent les trottoirs, certains balafrés de bandages.

Le jour est là, il éclaire, il révèle. Dans l’immeuble ainsi illuminé, nous éprouvons à nouveau ce sentiment de renversement. Puis nous envahit progressivement le « comment est-ce possible ? ». Cette interrogation révèle à la fois l’incrédulité d’y avoir échappé et celle que ceci se soit produit. Dans l’escalier nos pieds crissent sous le verre. Nous essayons d’avancer silencieusement, j’approche de la porte en fer restée encore en place, prends la clé et imite une entrée habituelle dans l’appartement. Dans ce chaos, je joue au quotidien, à entrer dans l’appartement de Samia comme d’ordinaire. Je mime une scène, tel un enfant qui dans un jardin s’imagine entouré de portes et de fenêtres. Je mime, tourne la clé, appelle et espère que W. vienne à ma rencontre comme à son habitude. Mais il ne se passe rien. Je réalise le ridicule de ma pensée.

W. est-il revenu dans son appartement après le chaos ? L’a-t-il reconnu ? La fratrie avec laquelle il a toujours vécu n’est plus là, est-ce un obstacle ?

Nous le cherchons à nouveau, à la lumière du jour, à la lumière cruelle du constat froid de l’état de l’appartement. Nous cherchons, mais ne le trouvons pas. Nous regardons dans les autres appartements de l’immeuble, mais impossible de voir autre chose que du verre brisé, des meubles retournés et du métal tordu. Si W. s’est caché, les cachettes sont trop nombreuses pour le trouver.

Nous perdons à nouveau espoir, mais décidons de nettoyer l’appartement dès le lendemain matin pour donner une chance à W. de le reconnaître s’il revient. Nous ne restons pas très longtemps. Amal me dépose devant l’hôpital Makassed, j’espère qu’il a jugulé le flux de la veille. Dans la salle des urgences de nombreuses blouses blanches sont inoccupées. J’essaie de m’introduire, mais suis bousculée par quelques patients venus pour des cas visiblement étrangers à l’explosion. Dépitée, je ressors et demande à la pharmacie voisine si elle peut regarder ma blessure et la traiter. La pharmacienne ne peut rien faire mais compatit et essaie d’appeler l’hôpital. C’est ridicule, l’hôpital est derrière nous. Personne ne décroche. J’y retourne, explique vaguement mon cas au gardien. Il veut m’aider et m’accompagne dans la salle des urgences. Après de longues minutes, il arrive à mobiliser une blouse blanche qui refuse de regarder ma plaie, me fait comprendre que les quotas du ministère sont atteints et repart. Je ne comprends pas bien. J’attends longtemps. Un patient arrive, le gardien l’assoit à côté de moi, il lui montre ses vidéos. Je comprends qu’il vient du même endroit que moi. Il a des symptômes similaires, l’impression d’avoir de la poussière de verre dans les yeux, quelques égratignures et des bleus. Je lui fais comprendre que l’hôpital ne souhaite pas s’occuper de nous, nous quittons les lieux. L’hôpital Makassed s’occupe d’autre chose, il se détourne du drame, peut-être parce qu’il n’est pas proche du port, parce qu’il a été épargné, parce qu’il est d’un autre côté de Beyrouth.

Sans soin ni désinfection, je rentre et retrouve mon chez-moi intact. Sensation très bizarre de se retrouver dans ce lieu qui n’a pas changé. Épuisée, je m’assoupis rapidement et passe le reste de la journée dans un état comateux.

Je ne me rappelle plus si ce jour-là je suis retournée en fin de journée pour continuer à chercher W. Ma mémoire s’embrouille, mélange les jours et les événements comme si elle cherchait à imiter le chaos des rues.

La nuit, je dors. Je rêve de l’avant, de W. quand il jouait. Mon inconscient est encore dans le passé.

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (3ème et dernière partie du récit du 4 août à Mar Mikhael)

Maintenant, Candide au Liban

Récit du mardi 4 août à Mar Mikhael (3ème et dernière partie)

Rappel de l’épisode précédent

Mon impatience ne fait que grandir. Et si c’était grave ? J’échange avec Nathalie qui me dit que les hôpitaux sont saturés. Ça me rassure un peu. Oui, c’est cruel. De savoir les hôpitaux saturés, mon impatience s’estompe un peu. De toute façon je n’y serai pas soignée.

Suite

L’immeuble se vide petit à petit, la vielle dame est partie elle aussi. Je reste sur place, impuissante et continue à chercher sans plus y croire. J’appelle Amal « où es-tu ? ». Elle est bien sûr bloquée dans les embouteillages. Comme elle, beaucoup de Libanais se sont précipités au chevet de la catastrophe. Elle est à 10 minutes. Je respire un peu. Mais le temps passe encore. Un des voisins a perdu ses lunettes, je l’aide à les localiser, en vain. Je vois les dégâts de son côté. Oui, c’est tout le monde qui est touché. Je redemande « mon quartier est-il touché ? ». La réponse vient de Nathalie qui me rassure. Il n’y a rien là-bas. Elle et sa sœur insistent pour que je trouve les autres chats. Je comprends qu’elles ne comprennent pas. Comment s’imaginer ce qui s’est passé. Comment s’imaginer l’état de Beyrouth, des immeubles, de l’appartement. Comment s’imaginer que le moindre pas demande un effort, celui de ne pas glisser, de ne pas tomber. Comment s’imaginer que les meubles sont désormais mêlés au verre, au métal et qu’ils forment des barricades parfois infranchissables.

Je cherche toujours mais n’ai plus d’espoir, en tout cas pas pour ce soir. Je veux partir, je veux fuir. Enfin, j’entends Amal qui m’interpelle dans l’escalier. Elle arrive, hébétée. Elle aussi ne pouvait s’imaginer l’état des lieux. Avec des tongs légères, elle regarde l’appartement. Elle semble venue d’un autre monde. Son téléphone est déchargé, je le prends pour un manque de réalisme. C’est le monde à l’envers. Après avoir passé plusieurs heures dans ce monde renversé, je regarde bizarrement les tongs et le téléphone déchargé, signes d’une inconscience, d’une vie normale. En quelques heures j’ai basculé dans l’inimaginable, dans mon monde est désormais celui du chaos. Celui de la survie où l’on porte des chaussures fermées pour éviter les bris de verre, celui où l’on essaie de ménager son téléphone pour avoir de la lumière et pouvoir continuer à envoyer des messages. En quelques heures j’ai basculé dans un monde où j’ai volontairement limité mes communications pour ne pas décharger ma batterie. Je n’ai pas répondu au premier appel de ma sœur, ni à ceux de mes amis. Amal et moi ne sommes plus dans le même monde. Elle se déplace dans l’appartement avec ma lampe. Je la regarde désabusée, convaincue qu’on ne trouverait plus rien, qu’il fallait partir et revenir le lendemain. Mais elle continue, regarde partout, consciencieusement et atterrée. Elle bascule lentement dans mon monde.

A distance, Samia et Nathalie ne cessent de nous dire de continuer, de chercher. Nous sommes désormais du même côté, leur mère et moi. Nous n’y croyons plus, mais nous cherchons quand même. Pour la quatrième fois, nous basculons le canapé et repassons nos mains pour voir dans le noir si un chat s’y cache. Puis miracle, une petite boule de poils frôle les doigts d’Amal. Je me précipite pour prendre un sac, tends mes mains vers l’intérieur et sens le poil lisse de L. Elle ne se débat pas vraiment. J’ai juste un peu de difficulté à la sortir des cordages, sa queue se bloquant d’un côté, une patte d’un autre. Nouveau message « nous avons L. ». Il reste W., un chat très craintif qui ne s’est pas caché dans son endroit habituel. Nous cherchons encore quelques minutes puis abandonnons, épuisées. A l’autre bout du fil il y a encore de l’espoir, pas de notre côté.

Il est 22h30. Nous partons avec les sacs. Je porte deux chats sur le dos, un autre à la main et un sac de granulés dans l’autre main. Amal porte mon sac, le sien et un chat. Nous marchons sur la chaussée de peur de recevoir quelque chose sur la tête le long du trottoir. La rue est encombrée d’ambulances, de forces de sécurité qui peinent à organiser la circulation, de piétons qui comme nous, cherchent à partir. Nous avançons dans la pénombre des phares, fatiguées, lessivées par tout ce qui nous est tombé dessus. Nous cherchons la voiture. Amal ne la trouve plus. Trop remuée pour se concentrer, elle n’arrive plus à la localiser. Je lui conseille de me laisser sur le côté avec les chats et de partir seule à sa recherche. Elle tarde à revenir, choquée, abasourdie par ce qu’elle a vu, sa concentration n’est plus optimale. Nous reprenons les sacs et, à la voiture, attendons que des militaires nous aident à faire demi-tour et à partir.

De 18h07 à 22h30, j’ai vécu dans un monde renversé. Je n’en suis pas sortie indemne, comme tous ceux qui étaient là ce jour-là. Ce monde renversé est celui du chaos, provoquant le sentiment d’avoir basculé dans un ailleurs. En une fraction de seconde, on se retrouve ainsi avec l’impression de ne plus être avec les autres, sinon ceux qui étaient là aussi. Ont-ils tous eu cette même impression ? Pendant plus de 4h j’ai eu l’impression que mon nouveau monde n’avait plus de stabilité, qu’il était tordu, mouvant et désarticulé.

A 22h30, dans la voiture d’Amal, un peu éloignée du carnage, je ne savais plus qui j’étais. Une rescapée ? Une opportuniste qui allait fièrement raconter son exploit ? Une égoïste qui fuyait la zone sans avoir secouru qui que ce soit ? Une personne qui devait se remettre à l’endroit ?

En allant dans mon quartier, puis dans mon appartement, je reprends un peu de stabilité. Rien n’y est touché, mes chats sont toujours là. Je leur donne à manger, prends quelques affaires et repars avec Amal, chez elle, à l’extérieur de Beyrouth.

Je reprends progressivement le fil, commence à répondre aux multiples messages, échange avec ma sœur, raconte ce qu’il s’est passé. J’exulte le monde renversé, je le clame comme un témoin à la fois abasourdie et fière d’y avoir échappé, mais aussi d’y avoir été. Avec ma petite blessure, je me glisse progressivement dans la peau d’une victime, d’une rescapée. Je narre mes petits bobos encore inconsciente de la gravité des dégâts physiques que l’explosion a provoqué. Dans le chaos, j’ai pris la mesure des dégâts matériels, mais pas encore celle de l’ampleur des dégâts sur les personnes.

Lorsque nous arrivons chez Amal, nous libérons les chats de leur sac. Ils n’ont pas l’air trop choqués et apprivoisent lentement ce nouvel espace. Je passe sous la douche où en voyant la poussière et le sang s’évacuer, j’ai l’impression de me laver de ce monde renversé. Ma tête est un peu douloureuse, je n’arrive pas à la laver totalement, elle gardera ainsi des traces du chaos pendant plus de deux jours, poussière et bouts de verre.

Amal et moi passons ce qu’il reste de soirée à extirper les bouts de verre coincés sous mes pieds. Boire un verre nous rassure. Oui nous sommes bien revenues dans notre monde. Nous savons que la nuit ne nous permettra pas de dormir, mais la fatigue nerveuse nous oblige à nous allonger. Dans mon lit, L. et E. se lovent contre moi, nous avons conscience d’être des rescapées.

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (2ème partie du récit du 4 août à Mar Mikhael)

Maintenant, Candide au Liban

par Sylvie Devigne

Récit du mardi 4 août à Mar Mikhael (2ème partie)

Rappel de l’épisode précédent

J’arrive à le dégager, le décroche et entends la voix d’Amal. Mes propos sont tremblants, haletants, choqués. « Tu dois venir… m’aider à récupérer les chats… Je ne sais pas où ils sont… », elle ne comprend pas vraiment « Trouve-les et mets-les dans une pièce ». Elle a entendu du bruit de chez elle, devine que c’est grave, mais ne peut pas concevoir le réel. « Mais tout est cassé ici… il n’y a plus de fenêtre, ni de porte, tout est ouvert… », je lui crie ma détresse.

Suite

Samia et Nathalie, sa sœur, sont à l’étranger. Elles m’appellent. Ma voix est toujours instable, retournée. Samia s’effondre. Où sont ses cinq chats ? Elle a tout perdu. J’essaie de focaliser l’attention de Nathalie, j’ai peur de la perdre, que le réseau ne se coupe, chaque mot, chaque seconde compte. Je lui demande où sont les sacs pour les chats, « sous le lit » me dit-elle. L’électricité est coupée, la pénombre commence à s’installer. Le lit n’est plus accessible, une fenêtre est tombée dessus. Il faut dégager les gravats, manipuler le verre. J’ai peur de remuer les amas, j’ai peur qu’un chat s’y soit caché. Tel un sauveteur qui prudemment soulève et déplace les bouts de verre, de bois et de métal avec la crainte que tout s’effondre, je manipule lentement chaque objet. Je joue avec l’impatience de l’urgence et la lenteur de la prudence. Pendant que je joue à l’équilibriste, mon téléphone sonne, les messages whatsapp s’accumulent. J’ai peur de décharger ma batterie. A l’autre bout du fil on s’impatiente, on ne comprend pas qu’on ne peut plus se mouvoir dans cet appartement dévasté. J’arrive à récupérer les sacs et retourne vers le canapé sur lequel j’étais allongée. Les déplacements restent périlleux malgré les chaussures. Les morceaux de verre glissent, ce n’est pas le moment de se blesser. Les obstacles s’enchaînent. Il faut dégager le sol devant le canapé pour pouvoir ouvrir le tiroir où les chats ont l’habitude de se cacher. J’ai de l’espoir. Je m’attends à y trouver W., il y passe sa vie. J’ouvre. Je sens un dos, le saisis et le fourre dans un des sacs. Il se débat à peine alors qu’en temps normal il est quasiment impossible de l’attraper. C’est E., elle est sauvée et n’a pas l’air blessée. J’ouvre plus grand le tiroir et vois contre le mur N. D’ordinaire patibulaire, il est à ce moment plutôt taquin, s’éloignant de moi. Je tourne et tourne autour du canapé et enfin le tiens et le fourre dans un sac. Il est sain et sauf. Nouveau message à Samia et Nathalie « j’ai trouvé E. et N. ». Je suis déçue et surprise de ne pas y voir W. Je poursuis mes recherches. Il commence à faire très sombre. J’avance péniblement dans le salon. Tout y est retourné. Je cherche, cherche, puis entend un petit miaulement. J’ignore lequel appelle ainsi à l’aide, mais il me permet de le localiser. Je me dirige vers un canapé, dégage les meubles qui en obstruent l’accès, lentement pour ne pas le blesser ni lui faire peur. J’y arrive, glisse la main dessous. Il n’y a rien. Je me rappelle qu’un chat s’y est déjà caché à l’intérieur. Je cherche l’intérieur, essaie de comprendre par où il aurait pu passer.

Pendant tout ce temps, les pleurs et lamentations des gens continuent. J’entends du verre tomber, des sirènes hurler, des alarmes de voiture, la sonnerie continue d’une usine. Au cours de mes déplacements dans l’appartement, je vois à nouveau le voisin à travers les portes béantes. Après la rumeur d’un attentat contre les Kataeb, c’est le tour d’un attentat contre Hariri. Personne ne sait rien. Nathalie, à distance, finit par m’apprendre que ça s’est passé au port, qu’un dépôt d’armes était visé, qu’une grande partie de Beyrouth est touchée. Mon quartier est-il concerné ? Mon appartement ? Dois-je aller là-bas au plus vite ? J’y ai des chats aussi, se sont-ils sauvés ? Aurais-je la force d’y aller à pieds ? Je me sens coincée dans cet appartement, incapable d’envisager autre chose. Je pense à mon propre appartement, n’ose imaginer qu’il soit dans le même état que celui où je me trouve, et me dis que même en partant maintenant, j’arriverai trop tard.

Je suis toujours accroupie contre le canapé mais ne trouve pas l’entrée. Je le remue, essaie de le faire basculer lorsque P. en sort et part vers une autre pièce en passant devant la porte d’entrée. C’est la catastrophe. J’ai peur qu’elle ne parte, qu’elle ne saute par une fenêtre, quelle ne se cache ailleurs. Je me précipite vers elle et l’attrape in-extremis. Probablement encore sonnée, ses réflexes ne sont pas vifs. Voilà un troisième chat sauvé et en sécurité dans un sac. J’envoie un nouveau message « J’ai P. ». Il fait désormais nuit noire. Je continue à chercher mais ne trouvant plus rien dans l’appartement, envisage d’en sortir et de descendre. N’ayant toujours pas trouvé ma chemise, je fouille dans l’armoire de Samia pour y prendre un tee-shirt. Fébrile, je remue un peu les piles de vêtements, trouve finalement un haut à ma taille. Je retourne dans la chambre, y récupère mes lunettes et mon chargeur de téléphone, les fourre dans mon sac et dans une pensée perverse, me dis que j’ai pu récupérer toutes mes affaires. C’est dans ces moments-là que l’on constate notre perversion. A l’intérieur d’un appartement dévasté qui n’est pas le mien, j’ai une petite joie de retrouver mes petites affaires en bon état. C’est dégueulasse, mais c’est comme ça que ça se passe. Je cache mon sac dans un coin, sors et descends.

J’ai peur. J’ai peur de ce que je pourrais voir. Je regarde à peine les appartements des étages inférieurs. J’ai peur d’y voir des cadavres. Je descends lentement. Au rez-de-chaussée une vielle dame est assise à côté de sa porte d’entrée. La porte a tenu. Elle me demande de l’aider à utiliser son téléphone portable. Son téléphone fixe sonne, je lui tends, sa famille au bout du fil s’enquiert de son état. Elle n’a rien eu. Ils vont venir la chercher. Je sors dans la rue. C’est la désolation. Sirènes, individus hagards, certains couverts de sang, immeubles balafrés de morceaux de volets, de fenêtres ou de verres qui pendouillent partout, voitures éventrées. On ne sait plus où regarder, on ne sait plus ce qu’il faut faire. S’asseoir et attendre que ça se passe ? Proposer de l’aide ? Quelle aide ?

Je commence à m’apercevoir que du sang coule sur moi aussi, c’est apparemment mon oreille. Je sais que cette partie saigne beaucoup et pour un rien. Je retourne à l’appartement. En montant, je croise d’autres voisins. Ils s’en vont.

A l’appartement, P. ne cesse de miauler, je la descends en bas de l’immeuble pour qu’elle ne m’empêche pas d’entendre les autres, les deux autres chats. Je cherche à nouveau et m’impatiente. Je m’impatiente de ne pas les trouver. Je m’impatiente de ne pas pouvoir partir. Je m’impatiente car Amal ne vient toujours pas. Il fait nuit, je me déplace péniblement dans l’appartement avec ma lampe-torche. Je redescends. Un jeune voit mon sang, constate que c’est la tête qui est touchée. Sous la lumière de sa torche, il cherche du bandage. Il applique finalement une serviette hygiénique, du scotch et me conseille d’aller au plus vite à l’hôpital.

Mon impatience ne fait que grandir. Et si c’était grave ? J’échange avec Nathalie qui me dit que les hôpitaux sont saturés. Ça me rassure un peu. Oui, c’est cruel. De savoir les hôpitaux saturés, mon impatience s’estompe un peu. De toute façon je n’y serai pas soignée.

A suivre…

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (1ère partie du récit du 4 août à Mar Mikhael)

Maintenant, Candide au Liban

Récit du mardi 4 août à Mar Mikhael (1ère partie)

Il est 18h, paraît-il. Je n’ai pas regardé l’heure, mais je me rappelle que c’était l’après-midi et qu’il faisait encore jour. Je suis là, dans un appartement qui n’est pas le mien. Je suis là pour garder les chats de Samia, une amie. Je suis là, et pour leur tenir compagnie reste un moment auprès d’eux.

Je me souviens. J’ai envoyé un message à Amal, la mère de Samia « Je suis chez Samia, tout va bien ». Je suis allongée sur le canapé de la chambre-bureau, la tête tournée vers mon téléphone regardant une série policière. Il fait chaud, je me suis mise à l’aise, pieds nus, en caleçon et justaucorps. Les cinq chats sont dans la même pièce que moi, l’un sur une armoire près de la fenêtre, un autre près de moi sur le canapé et les trois autres allongés sur le sol. Dans la quiétude de cette après-midi, nous passons le temps.

A 18h, paraît-il, le vrombissement d’un avion volant à très basse altitude ne me surprend pas vraiment. Les rumeurs allaient bon train depuis plusieurs semaines, affirmant qu’une attaque était inexorable. On l’attend dans le sud du pays, elle vient à Beyrouth. Les murs vibrent légèrement, quelques bibelots cliquettent, puis le silence et la quiétude se réinstallent.

Le pays où je vis est un pays où l’on s’attend à tout, y compris à une attaque aérienne, un attentat, une banqueroute, un pillage de l’État, des blocages bancaires, une dévaluation, une hyperinflation. Oui, on s’attend à tout. Alors quand on entend ce premier bruit, on se dit que ça y est, ça a frappé. Puis, on se demande, mais où ? On a le temps, les uns de penser qu’il y aura autre chose, sûrement une réplique et qu’il faut se cacher. D’autres de se précipiter dehors, pour voir, pour filmer, pour être parmi les premiers témoins. D’autres encore, un peu groggy par le premier bruit de ne pas vraiment réagir. Je fais partie de ceux-là. Passé le premier bruit, je me lève, vais chercher de l’eau et reviens sur le canapé pour prendre mon téléphone et essayer de trouver de l’information.

Le pays où je vis est un pays où l’on s’attend à tout, y compris à une attaque aérienne, un attentat, une banqueroute, un pillage de l’État, des blocages bancaires, une dévaluation, une hyperinflation. Oui, on s’attend à tout, mais pas à cela.

A 18h07, d’après des experts. Sept minutes après le premier bruit. Sept minutes c’est long. Nombreux sont ceux qui ont eu l’impression que les deux explosions ont été immédiates. Sept minutes, c’est suffisamment long pour nous rassurer, nous endormir. Ces sept minutes m’ont rassurée, je me suis dit que c’était passé, je me suis rallongée. Il est dans l’être humain un mécanisme curieux mais que les scientifiques connaissent assez bien. Nous, communs des mortels, l’appelons le subconscient. Lorsque vous dormez, vous ne dormez pas totalement. Lorsque vous vous reposez, vous ne vous reposez pas totalement. Lorsque vous vous détournez d’un sujet vous ne vous en détournez pas totalement. Alors lorsqu’à 18h07 survient le souffle, mon inconscient est sur le qui-vive.

A 18h07, je m’en souviens parfaitement, un bruit assourdissant se fracasse sur les fenêtres. Je me jette à terre et essaie de ramper vers le lit-bureau à un mètre, mais n’y parviens pas vraiment. Des objets divers me font obstacle. J’attrape le rideau arraché à son mur pour me couvrir de son voile protecteur. Tout tremble. Je m’attends à la chute des murs, du plafond et du sol, certaine que le bâtiment ne tiendrait pas. Les multiples objets ne cessent de se fracasser sur le sol dans un vacarme assourdissant. Je n’ai eu le temps que de voir trois des cinq chats se carapater en tout sens.

Je ne sais pas combien de temps a duré cette secousse mais je suis persuadée qu’il s’agit d’un tremblement de terre. Les vibrations ont cessé. J’attends quelques secondes pour être sûre que tout s’est bien arrêté, pourtant certaine que ça allait recommencer. Je me lève lentement, dégage le rideau qui m’a protégée des éclats de verre. Tel un danseur, j’effectue une chorégraphie au ralenti, me dépliant lentement, levant une jambe pour éviter une fenêtre déchiquetée, me déplaçant sur les pointes pour éviter les multitudes bris de verre. J’avance un peu hagard vers l’entrée de l’appartement pour remettre mes chaussures et les vêtements que j’ai ôtés dans la chaleur. Ma chorégraphie aboutit devant une porte éventrée, un volet projeté au sol, l’autre encore accroché. Dans la faible lueur, je cherche mon pantalon et le trouve sous des gravats. Mes chaussures n’ont pas bougé mais elles sont englouties sous des bibelots. Ma chemise a disparu.

A nouveau sur pied, je peux enfin marcher sur les débris sans crainte. Je quitte ma chorégraphie et redeviens une personne. J’émerge un peu de ma torpeur. J’entends les cris d’effroi des voisins. Que se passe-t-il ? Ces cris sont-ils des signes de détresse, de torpeur ou liés à la vue de blessés ou de morts ? Tout cela à la fois, j’en suis convaincue. De l’appartement où je suis je n’ai pas de vue sur l’extérieur, je n’ai donc aucune idée de ce qui se passe dans la rue. A travers la porte éjectée de l’appartement et celle également tordue du voisin, j’aperçois une silhouette aussi hagarde que la mienne. On se questionne. Que s’est-il passé ? Comment ça va ? Vous êtes blessé ?

Dans les décombres d’un appartement, dans les décombres d’un immeuble, nous n’avons pas conscience de l’ampleur des dégâts. Il me dit qu’il s’agit apparemment d’un attentat contre un bureau politique situé pas très loin de là. Je continue à reprendre mes esprits. Puisque ce n’est pas un tremblement de terre, il n’y a plus de risque d’une réplique. Je pense alors aux chats. J’y ai pensé avant, mais seulement sous forme d’interrogation vague, où sont-ils ? Désormais, je me concentre sur eux. En effet, où sont-ils ? Comment faire pour les retrouver, les attraper, les mettre en sécurité ?

C’est le temps de la réaction. Il faut organiser, réfléchir, agir. Je repars vers la pièce où j’étais, je cherche mon téléphone, il marche encore et n’a pas été endommagé. De peur que le réseau ne soit stoppé, j’envoie un message rapide, laconique à ma mère en France « je vais bien, ne t’inquiète pas ». Puis j’appelle Amal, la mère de Samia qui ne décroche pas. Le réseau est instable, probablement saturé, certainement endommagé. Puis j’entends sonner. Ce n’est pas mon téléphone qui sonne, le portable ne porte plus très bien. Je ne comprends pas tout de suite. Je suis dans un appartement complètement retourné, l’électricité est coupée et pourtant ça sonne. Cette normalité d’un téléphone fixe qui fonctionne encore me bouleverse. Je pars à sa rencontre, le cherche guidée par son alerte. L’atteindre n’est pas facile, il me faut remuer du verre, enjamber de la ferraille. Il est toujours à sa place sur une petite commode, enseveli sous un tapis de verre. Il clame sa survie. J’arrive à le dégager, le décroche et entends la voix d’Amal. Mes propos sont tremblants, haletants, choqués. « Tu dois venir… m’aider à récupérer les chats… Je ne sais pas où ils sont… », elle ne comprend pas vraiment « Trouve-les et mets-les dans une pièce ». Elle a entendu du bruit de chez elle, devine que c’est grave, mais ne peut pas concevoir le réel. « Mais tout est cassé ici… il n’y a plus de fenêtre, ni de porte, tout est ouvert… », je lui crie ma détresse.

A suivre…

Sylvie Devigne

Maintenant, Candide au Liban (pause 2 interrompue)

Maintenant

Candide au Liban

Pause 2 interrompue

J’avais écris un texte à l’avance dans le cadre de ma série, mais je me rends compte qu’on n’avance pas, qu’on ne peut pas prendre d’avance dans le pays où je vis. Tout se périme très rapidement. Mais voilà, après une longue absence, je me dois de rappeler qu’il y a des éléments qui perdurent et parmi eux il y a l’amitié. J’ai donc décidé de vous livrer quand même le texte que j’ai écris avant le 4 août.

Écriture après le 4 août

En échos au texte sur l’amitié que j’avais écris plus d’une semaine avant l’explosion, j’ai envie aujourd’hui, de rappeler que l’explosion n’a pas coupé, ni cisaillé ou rompu l’amitié, bien au contraire. Cette force intérieure garde sa transparence face au souffle, encadre la lutte contre l’adversité et abrite une multitude de bienveillance. Pendant que j’écris j’entends le verre qui crisse sous les balais, la ferraille que l’on jette et le béton qui tremblait. Oui le verre, la ferraille et le béton sont les éléments qui s’expriment depuis le 4 août. D’ordinaire protecteurs, filtrant la lumière, encadrant les ouvertures et abritant les existences, en une fraction de secondes ils se sont transformés en meurtriers, et ont tout renversés, meubles, bibelots, êtres vivants, voitures. Puis ils se sont laissés tomber pour obstruer les passages, couvrir les sols. Même à terre, je les ai entendu dans le silence de la nuit. Le verre bruissait en s’affaissant lentement et le béton s’écoulait comme du sable. Un silence d’effroi, celui qui ne rassure pas, un silence qui n’en est pas un, un silence qui laisse échapper des bruits à peine perceptibles et font resurgir les fractions de secondes vécues. On se revoit sauter, on se revoit s’abriter sous un meuble, sous un rideau pour éviter les bris de verre, on se revoit attendre que le sol ne tremble plus, certain qu’il allait se rompre, on sent ses oreilles heurtées par le tintement de la ferraille qui se fracasse sur les meubles, on se revoit attendre que les bibelots cessent de se jeter à terre. Je revois les chats fuir dans tout les sens, je me raccroche enfin à l’espoir de les retrouver et qu’ils ne soient pas blessés.

Oui par l’explosion le verre a coupé, la ferraille a cisaillé, le béton a tremblé et parfois rompu. Mais l’amitié n’a pas été coupée, ni cisaillée ou rompue, elle est d’une autre trempe, elle a envahi tous les espaces et les téléphones. Elle colonise vos portables de messages de soutien. Elle encombre les appartements et les rues, balais à la main. Oui l’amitié a survécu, et elle s’est même élargie.

Écriture avant le 4 août

Écrire l’amitié, est-ce possible ? Mes pauses me permettent de reprendre mon souffle dans cette chute vertigineuse qui entraîne tout sur son passage. Cet écroulement en cascades produit quand même de la poussière et du désespoir. Il pourrait aussi éroder les nœuds qui se sont noués, limer les garde-fous qui se sont fabriqués, saper les paravents qui se sont dessinés, mais il n’y arrive pas. Il échoue à délier les cordes, il échoue à tordre le fer, il échoue à déchirer le papier.

Je plonge dans les métaphores tant le langage est pauvre en amitié. La langue, la langue française vit dans le pays où je vis, c’est pourquoi je m’exprime à travers elle pour l’évoquer. Les métaphores, les métonymies, je m’y perds dans les figures de style, ce sont des artifices pour évoquer cette notion particulière mais sans laquelle on ne s’attache pas vraiment.

L’olivier, le rocher, le soleil sont des éléments naturels qui nous émeuvent mais que l’on peut délaisser quelque temps. Or, que l’on soit solitaire ou pas, on reste sensible aussi à ce que le temps construit plus rapidement. L’olivier, le rocher, le soleil sont des millénaires, l’amitié, on a beau dire qu’elle est éternelle, est une construction à l’échelle d’une vie, de notre vie. Elle est à notre propre échelle, et c’est peut-être en cela qu’elle nous attrape et ne nous lâche plus.

Dans le pays où je vis, il y a une amitié mauvaise, une amitié corrompue, celle que l’on utilise au quotidien, une perversion. « Untel est mon ami » affirme sans vergogne un professeur au sujet d’un collègue qu’il déteste. « Ma grande amie » proclame l’orateur pour évoquer un rival. On piétine, on assassine à tour de bras un mot, un concept qui fini par n’avoir plus de sens. « Bienvenu au Liban », « tu es mon ami ! » lance un chauffeur de taxi, une connaissance, un voisin. « Quand tu veux, je te ferai visiter ma région » déblatère celui qui s’autoproclame votre ami mais vous fait faux-bon.

Dans cet embrouillamini ou ce brouillard d’amitié, on peut vite se recroqueviller et se cacher dans la solitude, se limiter à l’olivier, au rocher et au soleil. Tomber dans sa propre carapace.

Mais voilà, dans le pays où je vis, il y a du magique. Si l’olivier noue le temps, le rocher fabrique les forteresses, le soleil dessine les contours ; il y a aussi des personnes qui nouent des liens, qui fabriquent des garde-fous, qui dessinent des paravents. Derrière le décors de faux-semblant, ce n’est pas du vide, c’est de l’amitié, une espèce rare que l’on ne veut pas perdre quand on la trouve.

Oui l’amitié ici, celle qui ne s’est pas souillée et corrompue, est un nœud, tel l’olivier qui se noue patiemment. Elle est un roc, tel un rocher ou un garde-fou qui vous protège. Elle est un paravent, tel le soleil qui dessine les contours sans les isoler du reste du monde.

Sylvie Devigne